vendredi 11 janvier 2013

Allah: 1 point, Man : 0



Mister "Kumis" (Moustache), le restaurateur Malais, est sans doute le seul à des milliers de kilomètres qui consente à faire crédit à deux Occidentaux affamés et imprudents, débarqués sans le sou sur une île minuscule à trois heures de la côte. Du coup, on ne bouge plus de sa terrasse, belle, vaste, avec ses piliers de bois sombre robustes surmontés d'un toit de feuilles de palmier où vient caracoler la pluie les soirs de mousson. Trois marches plus bas, le sable n'en finit plus de s'affiner au soleil brûlant et au roulis délicat de la mer de Chine. Si bien qu'il offre une couche moelleuse aux tortues marines qui viennent une fois l'an y déposer leurs œufs avant de reprendre le large, ainsi qu'à d'autres larves, moins symbiotiques, enroulées dans leurs sarongs, imbibées d'arak et de citronnelle…

Tandis que l'on fume en parlant du monde du silence ou d'insectes anormalement dimensionnés, "Kumis" nous sert nourriture et boisson, l'air mi-amusé, mi réprobateur, roulant ses yeux ronds et noirs, tordant sa bouche, ce qui a pour effet d'imprimer à sa grosse moustache en guidon de vélo de drôles d'ondulations.

Un soir, sur cette même terrasse, jouant une partie de carrom avec M. Mohamed Kashmuri, alias "Kash":

Kash, d'un air détaché :
- What's your religion?
Moi, appliqué à viser le pion rouge avec le palet :
- Pardon?
- Your religion. In wich God do yo believe?
Le pion rouge part aux antipodes, et l'ongle de l'index me rappelle douloureusement qu'on ne joue pas au carrom comme aux billes :
- Hum… Well, none, I guess…
Kash, feignant la colère mais concentré à son tour sur le rouge :
- Impossible! Everybody has a God, everybody believes in something ! For me, my God is Allah, so what's yours?
Moi, un peu lassé et inquiet :
- Ok, well, sometimes I try to believe in Man…
Kash, reposant triomphant le pion rouge au centre du plateau après l'avoir envoyé tout droit dans le trou, marquant la fin de la partie :
- Ah! Ah! Bad choice! You'll go to Hell!


Pulau Perhentian Kecil, Malaisie.
Avec respect et gratitude pour Mr Kumis,
dont je n'ai jamais su le véritable nom.

jeudi 25 octobre 2012

Jazz thaï, nouilles volantes et néons-frontière


(à Ital Corner)

Tu quittes le Wat Chedi et ses dragons de stuc dont les corps descendent le vieux stupa comme des toboggans. Pour la Poste principale, dirige-toi vers la rivière. Tu traverses une grande artère, puis tu fuis la circulation en t'engouffrant dans les soi, ces petites venelles grises aux rigoles charriant l'eau savonneuse. Elles sont si étroites que le soleil n'y entre pas. Devant les maisons endormies, des paniers de bambou tressé, des gamelles d'étain, des débris de volailles fraîchement abattues - pas grand-chose : pattes, têtes, plumes… le peu qui ne soit comestible. Celles-là même qui commencent à mijoter au coin des rues dans des woks grands comme des citernes, et dont le fumet épais va bientôt envahir toute la ville, les moindres interstices, les moindres naseaux, même les pores de ta peau et les fibres de tes vêtements. Et la faim te prend au ventre, impérieuse. Elle t'aveugle et te désintéresse de toute chose, t'impose une image tronquée de ton propre corps: un nez relié à une panse par un hasardeux jeu de tuyaux. Le gingembre, l'ail et l'oignon grillés, la ciboule, la coriandre et le basilic, et ce cari vert délicieux mais si diablement puissant… Tu te laisses mener par le bout du nez dans la nuit voluptueuse qui tombe comme du feutre, la ville est un dédale où des hommes invisibles et bienveillants ont semé la lumière. Petits lampions des soi, puis clarté aveuglante du tout-électrique. Te voilà sur la populeuse et bruyante Moon Mueang Road. Longe le canal - vu du dessus, le pêcheur au chapeau de paille dans sa barque est un drôle de nénuphar - et préfère encore à la rectiligne Loi Khor Road le zig-zag des soi. Dans Thae Pae soi, regard furtif dans une salle de billard clandestine où deux jeunes gorgés de whisky frelaté s'empoignent sans un bruit à même le velours vert.

Plus loin, prends garde de ne te laisser happer par le Night Bazar, ruche bariolée et aguicheuse où s'échangent bruyamment les billets, les étoffes, les bijoux et la viande séchée. Presse le pas. Tu auras peut-être encore le temps d'entendre les musiciens, à l'angle du bazar, qui tirent d'instruments traditionnels usés jusqu'à la corde des sons ondulants, des mélodies insaisissables mais harmonieuses battues par de sèches percussions. Le petit homme aux dents aussi espacées que les trous de sa flûte a capté ton regard et te tend dans un sourire une cloche métallique. Il t'invite. Te voilà battant gauchement la mesure, guettant la raillerie dans les mines contenues et les yeux rieurs des musiciens. En vain. Le morceau se termine dans les éclats de rire, les accolades et un gobelet de gnôle.

Avant de traverser la rivière par le pont de Loi Khor, le wok immense de la femme au foulard est une pleine lune en négatif dans une nuit de néons. D'un geste sûr et rapide, elle envoie valser ses nouilles frites jusqu'au ciel vibrant d'insectes devant un parterre de badauds aux yeux ronds et à la langue pendante. Tu fouilles tes poches, ravales ta salive et allumes un mégot. De l'autre côté du pont, au-delà des garde-corps de ciment, la pulsation rouge d'une enseigne au néon se dédouble aux reflets du fleuve. Horizon chaotique. Hypnotique. Tu traverses sans penser. Quelqu'un t'attend sûrement au "Riverside"…

Chiang Mai, Thaïlande





mardi 11 septembre 2012

Attica Blues


















Sur la route d’Attica
Avec My sifflotant
Nous eûmes pour prison
La cage d’un ascenceur
Incarcérés, archi-serrés
Too tight, O Mama !
Chanta le grand Archie
Mais l’air avait tourné
Le vent éventé
La furie étouffée
La révolte matée
Blasé !


Là tout près
Au recoin de la nuit
Brillent d’amère nostalgie
Les yeux de My
Où la petite fille
De l’Aube sereine
A la voix de fausset ?

Ne pleure pas
Avec toi
Même enfermé
Dans le temps figé
Je n’aurais pu rêver
Plus douce compagnie
Allons ! prenons malin plaisir
A tromper notre ennui

Dans la grande nuit moite
Monsieur Archie
Prit un dernier solo
Et nous les escaliers

vendredi 27 avril 2012

Un monde toujours nouveau


Je voyage pour retrouver un monde intact sur lequel le temps n'aurait pas de prise. En effet, deux jours de voyage, la connaissance d'une ville nouvelle ralentissent la précipitation des événements. Deux jours dans un pays nouveau en valent trente de ceux que l'on vit dans l'endroit habituel, raccourcis par l'usure, détériorés par l'habitude. L'habitude polit le temps, on y glisse comme sur un parquet trop ciré. Un monde nouveau, un monde toujours nouveau, un monde de toujours, jeune pour toujours, c'est cela le paradis.

Eugène Ionesco, Journal en miettes

mardi 5 avril 2011

La transmigration du va-nu-pied (2)


Couplet 2 : Cercles intérieurs

Le corps est souffrance, dis-tu
La naissance est souffrance
La maladie, la vieillesse, la mort
Sont souffrance
La compagnie de ce que l’on fuit
Souffrance
La séparation de ce que l’on aime
Souffrance

Pieds nus
Le long du sentier octuple
J’évalue mes chances
De guérison

De cercle en cercle
L’horizon s’élargit
Du plus petit noyau de conscience
de ton petit nombril malodorant
A l’infinitude du cosmos où transmigrent
Les âmes chagrin
Jusqu’à la rémission

Le sourire joyau
Un moine balaye la cour du temple
Absorbé dans sa tâche
Mes pas sur les feuilles mortes
Il lève la tête
Croisons nos regards
Le sien est compréhension
Compassion infinie
La beauté de l’âme
Je ne l’oublierai jamais

Comme ce cordon orange
Qu’il m’attacha au poignet
Et disparut
Au gré des flots
Dans l’océan immense

(Sukhothaï - Big Buddah, Thaïlande)

jeudi 23 décembre 2010

Décembre…


Achetez du cannabis antiflic et découvrez des prisons exceptionnelles!
Offrez aux banlieues des sites internet et des grèves de la faim.
Faites du lobbying en achetant des chèques-cadeau-chômage, une bonne résolution à prix violé.
Cultivez pendant les fêtes une idée condamnée au marketing, minée d’enfance top spéciale politique.
On l’accuse à cinq ans d’un colis piégé dont il dénonce l’ouverture.
On souhaite l’atrocité à prix coûtant sur la piste joyeuse et simple de Noël, avec le scrupule anarchiste de se faire plaisir sans se faire avoir.

Cut-up de Noël, truffé de messages publicitaires et d'infos véritables, décembre 2010

lundi 22 novembre 2010

Divination


Au chevet du grand bouddha couché
Le devin ivrogne me révèle contre quelques sous
Les numéros gagnants du loto

Courant au bureau de poste
Pour les télégraphier à My
Sur le chemin me poursuit
Le sourire de l’Eveillé



(Chiang Maï, Thaïlande)